9. LE RÊVE DE L’ARBRE
Le réveil est difficile. J’ai rêvé cette nuit que je me trouvais dans une rue effervescente de New York, bousculé par des gens marchant et courant en tous sens. J’interrogeais les passants : « Y a-t-il quelqu’un qui sait ? Quelqu’un qui détient des informations sur moi ? Qui sache qui je suis et pourquoi je suis là ? » Juché pour finir sur le toit d’une voiture, je lançais : « Qui sait qui je suis et pourquoi j’existe au lieu de n’être rien ? » Quelqu’un s’arrêtait pour me crier : « Pour toi, je ne sais pas, mais peut-être que pour moi, toi tu sais. » Alors, d’autres s’interrogeaient mutuellement : « Toi, tu ne sais pas qui je suis, et toi non plus ? Tu ne sais pas pourquoi nous sommes là ? Et toi, tu ne sais pas pourquoi j’existe ? Qui détient les informations ? » Alors Edmond Wells surgissait et disait : « La solution est dans l’arbre. » Il me désignait le grand pommier d’Olympie. Je m’approchais, touchais l’écorce, et étais comme aspiré à l’intérieur de l’arbre. Je me transformais alors en… sève blanche. Je coulais vers ses racines et là, me régalais d’oligo-éléments, puis je remontais l’arbre à travers son tronc, et par son écorce, je montais dans les branches, parvenais jusqu’aux feuilles, me répandais dans les nervures vertes et prenais la lumière, puis je redescendais pour me propager partout dans l’arbre, toujours sous forme liquide. Je m’étirais alors des racines vers les branches les plus hautes et les plus fines.
Association d’images. La sève se transformait en grumeaux, puis en cellules, puis en humanité. Je visualisais que les racines de l’arbre étaient son passé et ses branches fines son futur. Je circulais dans les branches comme dans autant de futurs possibles pour l’humanité. J’accomplissais des allers-retours du tronc aux branches, changeant les possibilités de futurs rien qu’en changeant d’embranchement. Et je voyais les conséquences de chaque choix. Les fruits se transformaient en sphères de mondes possibles, un peu comme tous les mondes miniatures que j’avais vus chez Atlas.
Je me réveille et me frotte les yeux. Drôle de rêve. Je suis épuisé. Je n’ai pas envie d’aller à l’école ce matin. Les cours, ce n’est plus de mon âge. La scène d’hier soir avec Aphrodite me revient en tête. Je comprends qu’autant d’hommes aient été envoûtés, réduits à l’état d’esclaves par un être aussi complexe. Il faut penser à autre chose. Je décide de rester au lit et de me remettre à rêver.
À peine ai-je fermé les yeux que je me retrouve dans l’arbre, transformé en sève pour de nouvelles aventures arboricoles. Mais je suis arraché de l’écorce par un bruit strident. Les cloches sonnent les matines. Quel jour sommes-nous ? Samedi. Demain dimanche, la grasse matinée sera au programme.
Je me résous à me lever et me traîne jusqu’au miroir. C’est moi, ce type à la mine de papier mâché, aux joues rongées de barbe. Je baigne mon visage d’eau froide pour me réveiller et j’accomplis tous les gestes du quotidien : la douche, le rasoir, la toge… Je vais ensuite prendre le petit-déjeuner au Mégaron. Café, thé, lait, confitures, croissants, brioches, toasts… Freddy, silencieux, semble attendre quelque chose.
— Que va-t-il arriver au peuple des femmes-guêpes sans Marilyn Monroe ? demande Mata Hari.
— Que va-t-il nous arriver à tous ? ajoute Sarah Bernhardt. Sans Marilyn, il n’y a plus de garde-fou pour arrêter Proudhon. Son armée est nombreuse et efficace. Il peut tous nous envahir les uns après les autres.
Gustave Eiffel et Sarah Bernhardt reprennent une nouvelle fois l’idée d’une alliance pour nous délivrer des troupes de l’anarchiste. Raoul paraît préoccupé.
— Si les hommes-aigles s’aventurent dans mes montagnes, je devrais pouvoir résister. En jetant des pierres ou en coupant les cols. En revanche, je ne descendrai pas dans les plaines me confronter à ses hordes, surtout depuis qu’il a adopté cette stratégie de faire avancer ses esclaves en première ligne pour épuiser les flèches adverses.
— Où Proudhon a-t-il déniché cette tactique ?
— Il me semble que des chefs de guerre chinois du Moyen-Âge utilisaient déjà ce genre de bétail humain, dis-je, ayant lu dans l’Encyclopédie des détails là-dessus. Ils les nourrissaient chichement, juste assez pour qu’ils survivent jusqu’aux prochaines batailles. Puis ils les poussaient aux premières lignes en guise de boucliers.
— Fallait-il qu’ils méprisent leurs congénères, soupire Sarah Bernhardt.
Nous discutons stratégie. Les hommes-chevaux de Sarah Bernhardt et les hommes-tigres de Georges Méliès sont encore très à l’écart géographiquement de la zone où sévissent les hommes-rats de Proudhon, inutile de les contraindre à des marches forcées pour former une seule et grande armée.
— Les femmes-guêpes sont d’ailleurs la principale préoccupation de Proudhon. Le temps qu’il en vienne à bout, nous trouverons bien une solution.
— Et s’il envahit toute la planète ? interroge Gustave Eiffel.
Sarah Bernhardt répond aussi sec :
— L’humanité ne sera plus qu’esclavage pour les femmes. Vous avez vu comment les hommes-rats traitent leurs compagnes, leurs sœurs, leurs filles ?
— Et comment ils traitent les étrangers…, renchérit Georges Méliès.
Quel homme contradictoire, remarque Mata Hari. Proudhon prône depuis le début un monde « sans dieu ni maître » et il s’apprête à imposer une tyrannie planétaire basée sur la violence et les castes.
— C’est le principe de guérir le mal par le mal, rappelle Georges Méliès.
— Il lutte contre le fascisme avec les méthodes du fascisme : violence, mensonge, propagande, ajoute Sarah Bernhardt.
— Le jeu politique n’oppose pas l’extrême droite à l’extrême gauche, comme on veut souvent nous le faire croire, mais les extrêmes unis contre le centre, dit Georges Méliès. D’ailleurs, les « extrémistes » partagent bien souvent la même clientèle : les jaloux, les aigris, les nationalistes, les réactionnaires, et, sous couvert « d’idéal supérieur », utilisent les mêmes techniques de bandes armées, de violence gratuite, de démagogie et de propagande mensongère.
Personne n’ose le contredire, mais je sens que tout le monde n’est pas d’accord. Notamment Raoul, qui, je le sais, a toujours trouvé que le centre était mou et devait être réveillé par ses flancs durs.
— Même les valeurs des partis extrémistes sont similaires, approuve Sarah Bernhardt, en général ça commence par l’éviction des femmes de la vie politique. C’est le premier signe. Ensuite ce sont les intellectuels et tous ceux qui pourraient remettre en question le pouvoir.
Nous observons Proudhon, assis seul à une table. Il semble se concentrer sur la prochaine partie.